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Transe et traditions : Le Stambali

Très bel article de Théophile Pillault en date 8 juin 2020 illustré par Augustin Le Gall

Exploration de la transe traditionnelle thérapeutique en Tunisie

Le stambali, dernière danse des esprits Un panthéon d'esprits nés en Afrique subsaharienne, des cérémonies qui se tiennent à portes closes et une musique thérapeutique… En Tunisie vibre le stambali, le rituel qui soigne et délivre. En route pour la possession.

Célébration religieuse dans les rues de la vieille ville de Tunis, par les confréries des communautés noires venues de différentes villes de Tunisie – Nefta, Tozeur, Kebili, Sfax ou Kairouan –, pour célébrer la fête religieuse du Mawled, marquant la naissance du Prophète Mohamed. Photographie par Augustin Le Gall.

Stombali, stambali ou stambeli… L’origine même du mot est plurielle, indéterminée. Certains invoquent la référence Istanbul — en arabe, stambali signifie « qui vient d’Istanbul » —, d’autres pensent que le mot serait en fait dérivé de stambeli, qui désigne un ensemble de rituels de possession chez certains peuples nilo-sahariens, comme les Songhaï : « on peut affirmer sans se tromper que le stambeli est un culte, plus précisément un rite, africain, dilué, mais conservé dans l’Islam », explique Amine Metani. Musicien et fondateur du label de transe électronique Shouka, Amine puise — comme le producteur tunisien Ghoula ou les artistes du collectif Arabstazy —, largement ses influences au sein de cette musique secrète. « Le stambeli perpétue le culte de saints musulmans et d’esprits d’Afrique Noire, comme les Bori, célébrés chez les Haoussas. » Unifiés au sein d’une même croyance, ces deux mondes composent ainsi un biotope complexe d’entités sacrées. On les appelle les mlouks : « les mlouks sont des figures préislamiques », poursuit Amine. « Ils composent un panthéon très élaboré, à dissocier du monde des jinns par exemple, reconnus dans le Coran. » Sexués, parfois flanqués de leurs progénitures, les esprits du stambali sont africains, pour la plupart musulmans, bien que certains soient décrits comme étant chrétiens. Racines subsahariennes, transe de guérison Transporté par les commerçants d’épices aux XVIIIe et XIXe siècles, le stambali trouve donc ses racines en Afrique subsaharienne, auprès des peuples Haoussas, mais également chez les Kanouris, plus à l’Est. « Importé » en Tunisie par les marchands, les musiciens ainsi que les esclaves enlevés par les Arabes pour être vendus dans les souks, ce rituel, initialement né dans le creuset de différentes cultures d’Afrique noire, va alors se mêler à l’Islam local. « On peut interpréter le stambeli comme un écho, une résonance, un espace de convergence spirituelle entre les descendants d’esclaves noirs africains et les peuples nord-africains », explique Amine. L’histoire de ce culte est orale, dansée, musicale. Rien n’est écrit dans le stambali. Du fait de ce socle historique très meuble, on peut voir des accointances entre ce rite tunisien et celui des gnaouas du Maroc, le diwan en Algérie, le vaudou haïtien « ou même le très lointain candomblé brésilien, une religion syncrétique issue de cultes yoruba, fon ou bantous », ajoute Amine. « La transmission du savoir des arifas, les voyants ou prêtresses consultés pour révéler l’origine du mal, s’opère entièrement de bouche à oreille. » Pas de doutes, avec le stambali, on est face à un rite africain, bien plus qu’à une pratique issue d’une religion du livre.


Nefta, dans le Djérid tunisien. Mohamed, gardien du sanctuaire du saint Sidi Mahzoug, dédié aux esprits du Banga, porte les vêtements du Bou Saadiya, personnage mythologique au sein de la communauté du stambali. Il tient une paire de chkacheks, percussions essentielles à la cérémonie. Photographie par Augustin Le Gall.

Si vous êtes novices dans le game de la possession, dîtes-vous que le stambali est un rite thérapeutique : à l’opposé du processus décrit dans le film l’Exorciste, dont le but était d’expulser une entité maléfique d’un corps humain. Dans le stambali, la musique est jouée pour attirer l’esprit sur un hôte, en vue de le satisfaire. L’esprit ayant pris possession de l’hôte, les boucles musicales vont alors jouer jusqu’à tard dans la nuit, moment où l’esprit sera apaisé : « à l’inverse d’un exorcisme, l’idée ici est de faire venir l’esprit, de l’amadouer par une transe dansée qui constitue une forme d’offrande. » On parle alors d’adorcisme. Pour l’avoir satisfait, l’humain qui lui prêt son corps s’en trouvera guéri, régénéré. Le médium en charge de ce délicat dialogue entre le patient et les génies est appelé l’Arifa. Accompagnant le rituel, c’est elle ou lui qui établit le diagnostic, et désigne l’esprit à contenter et adoucir. Riadh Ezzawech, un des derniers Arifa de Tunisie, représente par exemple une quarantaine d’esprits différe